Hélène Ramin : Robert Pirault ou le Moulin Mystique

Interview de Hélène Ramin par France Catholique à l’occasion de la sortie du livre « A l’école du moulin »

Vous préfacez le livre de Robert Pirault. Qui est-il ?

Hélène Ramin : Robert Pirault a vécu quelques années à Vézelay comme franciscain de 1962 à 1968 alors que la Basilique faisait l’objet d’une campagne de restauration notamment de la salle haute d’un bras du cloître devenu Musée Lapidaire. Comme une fourmi, il s’est passionné pour le moindre débris qu’il guettait au milieu des gravas du chantier. Il sauva quelques fragments de manuscrits et autres objets du 12ème et 13ème siècle et se mit au travail pour tenter de reconstituer la vie monastique de cette abbaye prospère, à l’heure des grands pèlerinages.

Au cours de ces années, Robert Pirault eut maintes occasions de guider dans la Basilique. Durant la froide saison et le silence de l’hiver, il fit parti de ces visiteurs privilégiés de La Madeleine qui à force de regarder et d’étudier les textes ont su ouvrir des chemins précieux pour l’interprétation des sculptures.

Persuadé de l’actualité de ces paroles de pierre grâce à leur contenu symbolique, il eut à cœur de transmettre ses propres travaux et notamment son approche du fameux Moulin Mystique, peut-être le plus beau chapiteau de l’ensemble.

En un mot, Robert Pirault est un éternel questionneur du sens que nous accordons à notre présent. Aujourd’hui, il vit retiré dans la région des Corbières.

Vézelay n’est-elle pas trop souvent vue comme une œuvre d’art au détriment d’un acte de louange ?

Hélène Ramin : Est-ce que la beauté d’une œuvre d’art ne provoque pas l’ouverture du cœur, là où précisément commence la louange ?

Oui, la Basilique de Vézelay frappe par sa grande beauté et suscite par cette beauté même une admiration, un émerveillement, des résonances intérieures.

C’est alors que se produit une rencontre singulière où l’on est à même de percevoir la finalité voulue par les moines et les bâtisseurs de l’époque : faire chanter les pierres à la louange du Créateur.

En quoi Vézelay est-elle unique ?

Hélène Ramin : D’abord, quand on cite Vézelay, on nomme un tout, une colline, un village, une abbaye. La singularité du site tient sans doute à l’harmonie de l’ensemble, une qualité d’autant plus remarquable qu’elle est apparue au cours d’une histoire conflictuelle violente entre pouvoirs temporels et spirituels alors que l’on édifiait l’abbaye au sommet.

Effectivement la cohérence entre patrimoine naturel et bâti est palpable : une colline qui a des allures de Jérusalem céleste quand, au petit matin par temps d’automne ou de printemps, un collier de brume laisse émerger son empilement de maisons surmonté de la grande abbatiale tandis qu’au même instant apparaissent par les larges fenêtres du chœur, les premiers faisceaux du levant.

Cohérence du dialogue entre le végétal et le minéral que l’on éprouve en particulier sur le chemin de ronde dont les remparts encerclent la cité lui rappelant son passé de place forte. Autant de correspondances qui la rapproche de la Ville ou “tout ensemble fait corps” selon le chant du psalmiste.

Un “tout ensemble” qui contient le meilleur et le pire en une seule vie, une seule communauté avec ses éléments contradictoires.

Comment ne pas faire le lien avec la grande Marie-Madeleine à laquelle est dédiée la Basilique, un nom, une sainteté qui suffit à évoquer l’humanité fêlée et transfigurée par la lumière du Ressuscité, tels que l’expriment les phénomènes lumineux remarquables irradiant le corps de l’édifice dans les périodes de Pâques et des solstices.

Ce chapiteau est-il unique en France ?

Hélène Ramin : Oui, du moins pour ce qui nous reste de chapiteaux sculptés de cette époque. Par contre le thème du moulin, de la meule, du broyage du grain ou du pressoir à raisins, s’est naturellement développé à l’époque dans le contexte des travaux indispensables à la survie.

La thématique du broyage est évidemment puissamment évocatrice de la passion du Christ et de toute déréliction salvatrice. Le broyage c’est aussi l’effraction de l’écorce des mots pour goûter et faire goûter au fruit, à l’essence de la Parole.

Par exemple, ainsi que le développe Robert Pirault, on le retrouve imaginé par l’abbé Suger pour un vitrail de St Denis avec l’apôtre Paul faisant tourner la meule.

A Vézelay, l’action est un peu différente : c’est la roue et le moulin en forme de croix qui, occupant la place centrale dans la composition, semblent accomplir d’eux-mêmes ce travail révélateur de la farine.

Le personnage à la droite du moulin étant probablement le grand prophète Moïse, verse le grain de la Loi dans la trémie du moulin tout en posant son pied sur une sorte de pédalier, une action qu’il semble accomplir sans effort comme s’il participait au mouvement de la roue.

L’image est puissante car elle est signe qu’une transformation s’opère avec le consentement des hommes et que, en définitive, il s’agit moins d’un travail laborieux de transformation que d’une révélation à recevoir telle que nous le montrent les yeux globuleux de Paul qui s’étonnent de cette manne providentielle se déversant généreusement dans le sac dont il retient le col de ses deux mains pour ne rien en perdre.

Quel est sa signification et comment se mettre « à l’école du moulin » ?

Hélène Ramin : Cette image sculptée il y a bientôt 900 ans est encore d’actualité parce qu’elle recèle des symboles qui aident à vivre : le broyage du grain pour dévoiler du neuf, l’état de grâce des deux hommes unis dans leur tâche commune, le style des drapés dont ils sont revêtus, insigne de leurs missions respectives, les jeux de plissés, manifestation de l’inspiration commune qui les porte, la végétation qui les encadre comme s’il elle participait naturellement à la fécondité de leur ouvrage…

Le symbole joue comme les gonds d’une porte ouvrant vers toujours plus d’intériorité et donc de nouvelles compréhensions. On ne cesse d’interpréter. D’ailleurs, comme l’enseigne toutes les grandes sagesses, qui peut contenir l’univers et en arrêter le cours du temps ? C’est bien ainsi que les anciens ont voulu offrir aux assoiffés de sens, des moyens pour s’immerger dans cet océan de vie qu’est Dieu pour paraphraser l’historien Gilson.

La force du livre de Robert Pirault est toute entière contenue dans cette humble immersion portée par les trésors contenus dans les écrits bibliques et patristiques de l’époque. Il emmène son lecteur à une profondeur qui fait éclater l’actualité de l’enseignement sculpté sous nos yeux.

Au lieu d’en rester à la seule exégèse théologique, par exemple, celle de l’alliance première s’accomplissant par la nouveauté du Christ, ou encore passage de l’ancienne à la nouvelle alliance, il propose tout simplement à son lecteur d’écorcer avec lui le contenu apparent pour atteindre autant que possible la moelle des choses et des événements, un dévoilement progressif qui donne le goût de quitter tout conformisme pour se laisser inviter à “renaître d’en haut”.

Se mettre à l’école du Moulin, c’est se laisser gagner par le besoin d’un travail au salaire inestimable parce qu’il commence dans notre chair.


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